"(...) comme si le peintre
avait à se débarrasser, alors comment appeler ces choses dont il doit se débarrasser, qu'est-ce que c'est que ces fantômes dans le peindre, qu'est-ce que c'est que cette lutte avec des fantômes avant de peindre. Les peintres ils ont souvent donné un mot, un mot presque technique dans leur vocabulaire à eux : les clichés. On dirait que les clichés ils sont déjà sur la toile avant même qu'ils aient commencé, que le pire est déjà là, que toutes les abominations de ce qui est mauvais dans la peinture est déjà là, les clichés. ... Comme si les clichés étaient là comme des bêtes qui se précipitaient, elles étaient là déjà avant que le peintre ait pris son pinceau et il va falloir ... On comprend pourquoi la peinture est nécessairement un déluge, va falloir noyer tout cela, va falloir empêcher tout cela, va falloir tuer tout cela, empêcher tous ces dangers sur la toile en vertu de son caractère pré-pictural ou de sa condition pré-picturale même si on les voit pas ils sont là, espèce d'ectoplasmes, sont dans la tête, dans le coeur, partout dans la pièce c'est épatant, c'est des fantômes. Si vous ne passez pas votre toile dans une catastrophe de fournaise ou de tempête etc. vous ne produirez que des clichés. On dira ho! Il a un joli coup de pinceau, ho! C'est bien ça,un décorateur, c'est joli, c'est bien fait, ou bien un dessin de mode, les dessinateurs de mode ils savent bien dessiner en même temps c'est de la merde ça n'a aucun intérêt, rien, zéro quoi. Faut pas croire qu'un grand peintre, un peintre, il est moins en danger qu'un autre, simplement lui dans son affaire, il sait tout cela. C'est-à-dire un dessin parfait, ils savent tous en faire, ils n'ont pas l'air mais ils savent très bien, ils ont parfois appris cela dans les académies et même on ne conçoit pas un grand peintre qui ne save très bien faire ces espèces de reproductions.
Passer par la catastrophe.
Si l'acte de peindre est essentiellement concerné par une catastrophe et d'abord par cela, il est en rapport nécessaire avec une condition pré-picturale et d'autre part parce que dans ce rapport avec une condition pré-picturale, il doit rendre impossible tout ce qui est déjà menace sur la toile, dans la pièce, dans la tête, il faut que le peintre se jette dans cette espèce de tempête qui va précisément annuler, faire fuir les clichés(...)"
Marine, le soir ou La Tempête - Vernet (Utpictura)
(propre retranscription d'après « Sur la peinture » par G. Deleuze mis en ligne par "Qu'est-ce que l'art (aujourd'hui)?"
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